Les jeux littéraires

Les jeux littéraires consistent à modifier les règles du discours, et par conséquent son sens ou sa forme. S'ils sont pratiqués depuis l'Antiquité, c'est au XXe siècle qu'ils ont commencé à influencer le cours de l'histoire littéraire. En voulant transformer les mots, certains auteurs sont parvenus à bouleverser les règles de l'écriture. Voici un petit panorama de cette littérature iconoclaste.

Les jeux sur le sens

Dès le Moyen Âge, certains poètes composent des « fatrasies », textes farfelus que les surréalistes célèbreront sept siècles plus tard. Voici quelques vers de Philippe de Beaumanoir (1250-1296) :

Je vis toute la mer

S'assembler sur la terre

Pour faire un tournoi

Et des pois à piler

Sur un chat montés

Firent notre roi

Le détournement du sens, et même l'annihilation du sens sont le moyen de bravades continues dans l'histoire de la littérature. C'est ainsi qu'Alphonse Allais propose à la fin du XIXe siècle une solution radicale pour résoudre les problèmes causés par l'urbanisation : installer les villes à la campagne ! C'est aussi lui qui, dans ses Inventions nouvelles et dernières nouveautés (1916), raconte la mise au point par des spécialistes d'une nouvelle moule perlière, devenue, sous la plume d'un chroniqueur mal informé, « poule merlière » : s'en suit le récit cocasse d'un article portant sur le cri de la poule imitant le merle, et sur l'invention de la poule perlière, censée picorer intelligemment les produits nacrés des moules perlières...

L'acrobatie sémantique dans la littérature contemporaine compte un virtuose : Frédéric Dard, alias San-Antonio. Décrié par certains, adulé par d'autres, le romancier français décédé en 2001 a produit une œuvre considérable et inénarrable. Son personnage principal, San-Antonio, y est entraîné dans d'invraisemblables histoires d'espionnage qui sont le prétexte à de truculentes fantaisies verbales.

Les jeux sur la forme

Le pastiche est un exercice qui consiste à se réapproprier un texte en le modifiant de manière à lui donner une orientation comique. C'est à la fois le moyen pour un auteur de se moquer de ses modèles, tout en leur rendant hommage. Au XVIIe siècle, La Bruyère parodie Montaigne (De la société et de la conversation, 1688-1696) ; Flaubert et Balzac sont à leur tour les « victimes » de Proust dans Pastiches et Mélanges (1905-1908). Parfois, le pastiche mène à la reconnaissance littéraire. C'est ainsi que Patrick Rambaud, après avoir pastiché l'un des plus célèbres romans de Marguerite Duras dans son livre Mururoa mon amour, qu'il signe Marguerite Duraille en 1996, reçoit le prix Goncourt l'année suivante pour La Bataille, un roman historique qui parodie Stendhal et Balzac.

Le calligramme est sans doute le jeu littéraire le plus étonnant. Il consiste à représenter graphiquement le sujet d'un poème, grâce à la disposition des lettres, des mots et des vers. Le maître en la matière est Guillaume Apollinaire (Calligrammes, 1918).

Les surréalistes et l'Oulipo

Deux grands courants ont exploité la veine du jeu littéraire : le mouvement surréaliste et l'Oulipo.

Le mouvement surréaliste

Les surréalistes, réunis dans l'entre-deux-guerres autour d'André Breton et de ses amis Paul Éluard, Louis Aragon et Philippe Soupault, ont érigé l'écriture automatique en méthode littéraire. Celle-ci consiste à écrire « comme on pense », c'est-à-dire de façon spontanée et fugitive, en faisant fi de la logique et donc du sens des phrases. Le jeu des « cadavres exquis » est une création de cette école d'écriture. Il consiste pour les participants à rédiger un poème collectif sans se concerter. Ce qui donne par exemple  :

"Les femmes blessées faussent la guillotine aux cheveux blonds

La vapeur ailée séduit l'oiseau fermé à clé

L'huitre du Sénégal mangera le pain tricolore"

La Révolution surréaliste, n° 9-10, 1927.

 

L'Oulipo

L'Ouvroir de Littérature Potentielle, ou Oulipo, est créé en 1960 à l'initiative de Raymond Queneau. Georges Perec, Italo Calvino et Jean Lescure y ont notamment participé. Sa vocation est de traiter la langue comme un pur matériau, sans prendre en considération le sens ni l'esthétique. La littérature devient un jeu pur : les oulipiens ont ainsi inventé « l'histoire dont vous êtes le héros », où l'on choisit à chaque séquence de sa lecture entre plusieurs suites possibles, selon un système savant de numérotation.

Queneau et Perec sont de grands expérimentateurs de la langue française. Dans ses Exercices de style (1947), le premier raconte, dans une cinquantaine de « styles » différents (ironique, blasphématoire, cocasse, etc.), une seule histoire – celle d'une bousculade dans un autobus. Perec a, quant à lui, réussi l'exploit d'écrire un roman entier sur le mode du lipogramme, c’est-à-dire en éliminant une lettre de l'alphabet – ici, la plus utilisée de la langue française, le E :

« L'ambition du Scriptor, son propos, disons son souci, son souci constant, fut d'abord d'aboutir à un produit aussi original qu'instructif, à un produit qui aurait, qui pourrait avoir un pouvoir stimulant sur la construction, la narration, l'affabulation, l'action, disons d'un mot, sur la façon du roman d'aujourd'hui. »

Georges Perec, La Disparition, 1969

Le surréalisme s'est essoufflé dans les années 1930, mais son audace et ses principes d'émancipation des règles traditionnelles d'écriture ont profondément influencé la littérature du XXe siècle.

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